(English below)
Texte d’Ève Dubois-Bergeron, vp Syndicat des enseignantes et enseignants du collège Montmorency
Si Donald Trump se présente comme un défenseur de la classe ouvrière, son discours ne vise pas les membres de cette classe dans leur condition sociale ou professionnelle, mais dans leur identité culturelle : c’est, en effet, la crainte d’un déclassement social des hommes blancs qu’il mobilise. En promouvant un vote identitaire qui se fait passer pour un vote de classe, le camp Trump a réussi à capter le vote de travailleurs-euses syndiqué-es auparavant favorable au parti démocrate.
Devant cette réalité, nombreux sont les syndicats qui soulignent l’importance de s’opposer aux divisions exploitées par le gouvernement Trump et qui s’estiment responsables d’invalider la perception que ce gouvernement agit pour la classe ouvrière et en son nom. Ils œuvrent à activer une conscience collective de classe et mettent de l’avant l’intérêt commun des travailleurs-euses à s’unir pour contrer les attaques qui se multiplient déjà envers leurs droits, le contre-pouvoir syndical et la population immigrante.
Au lendemain des élections, l’UAW (United Automobile, Aerospace and Agricultural Implement Workers of America) déclarait : « Nous ne soutiendrons jamais les efforts visant à diviser et à conquérir la classe ouvrière en fonction de la nationalité, de la race ou du sexe ». « Nous ne permettrons pas à la classe des milliardaires de bafouer les droits des travailleurs », prévenait de son côté le syndicat United Steelworkers, tandis que les syndicats des professions de la santé et des infirmières affirmaient rester « unis dans une solidarité inébranlable pour une société qui fait passer les gens avant les profits ». Le SEIU (Service Employees International Union) annonçait quant à lui rejoindre la fédération syndicale AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations) portant le nombre de membres de la fédération à 15 millions, afin de faire front commun pour combattre l’agenda antisyndical du gouvernement. À cette occasion, la présidente de l’AFL-CIO, Liz Shuler, a fait valoir le contre-pouvoir que peuvent exercer ensemble les travailleurs-euses et leurs syndicats :
Nous sortons d’un cycle d’élections où un parti n’a cessé de répéter aux gens de la classe ouvrière : « Regardez comme vous êtes différents. C’est un immigrant. Elle est transgenre ou ils ont une autre religion » et ça a fonctionné, dans une certaine mesure, n’est-ce pas? Nous avons assisté à cela. La chose la plus effrayante pour les PDG, les milliardaires de ce pays et les personnes comme Donald Trump qui se mettent à leur service, c’est l’idée qu’on puisse un jour voir à travers ça. Qu’un barista, un travailleur d’aéroport, de restauration rapide ou de soins à domicile, un enseignant, un travailleur d’entrepôt, un cuisinier ou un électricien puissent dire ensemble : « Ta lutte est ma lutte. » Cela les terrifie. (Traduction libre; discours original ici.)
Nous sommes probablement la seule institution dans le pays qui a une infrastructure dans chaque ville, dans chaque État, dans chaque lieu de travail, qui soit une machine de mobilisation. (Discours original ici.)
À travers les États-Unis, le titre de « sanctuary unions » (« syndicats sanctuaires ») est revendiqué par de nombreux syndicats à l’égard de leurs membres immigrant-es ciblé-es par le programme de déportation massive mis en œuvre par le gouvernement. De remarquables stratégies syndicales sont déployées pour protéger ces membres, dont l’inscription à la convention collective de clauses ingénieusement conçues à cette fin. Par exemple, l’une de ces clauses oblige l’employeur à exiger la présentation de mandats fédéraux avant de donner accès au lieu de travail à des représentant-es d’agences gouvernementales et à aviser les employé-es le plus tôt possible de leur entrée, tout en leur permettant de s’absenter à ce moment.
L’American Federation of Teachers a été le premier syndicat à se donner le titre de sanctuaire, inspirant d’autres syndicats d’enseignant-es à emboîter le pas. En 2019, le syndicat des enseignant-es de Chicago est notamment parvenu à faire inscrire dans sa convention collective l’interdiction, pour les écoles publiques de Chicago, de colliger des informations concernant le statut d’immigration des élèves et des membres de leurs familles.
Rappelons que le premier gouvernement Trump s’est employé à déréguler le monde du travail, à affaiblir les syndicats des secteurs publics et privés et à durcir les conditions de syndicalisation. Sous l’égide des membres nommés par ce gouvernement, l’agence fédérale chargée de l’application du droit du travail, le National Labor Relations Board, a opéré une réforme guidée par la Chambre de commerce américaine. Le droit de grève a été limité, les employeurs ont été dotés de prérogatives unilatérales dans les négociations collectives, la communication syndicale sur les lieux de travail a été restreinte et les employeurs ont été autorisés à imposer des rencontres « au cours [desquelles] des représentants de l’entreprise ou des consultants spécialisés dans la casse syndicale mènent une propagande antisyndicale, et utilisent des menaces par rapport à l’emploi et des techniques de pression psychologiques bien rodées (union busting).[1]» Parallèlement à cette réforme, le Tax Cuts and Jobs Act a instauré une réduction des impôts sur les bénéfices des entreprises les plus lucratives de 39% à 21 %, sous prétexte de libérer les forces du marché pour créer des emplois.
Dès le début de son nouveau mandat, Trump a marqué son intention de remettre le National Labor Relations Board (NLRB) au service des grandes entreprises. Le renvoi de deux membres du NLRB a paralysé cette instance, puisqu’elle n’a actuellement plus le quorum nécessaire pour mener ses activités (dont reconnaître la formation de nouveaux syndicats et régler des litiges impliquant les lois du travail). Cela survient à un moment opportun pour Amazon et Starbucks, alors que le NLRB devait reconnaître la formation du premier syndicat des travailleurs-euses de Whole Foods, une chaîne d’épicerie possédée par Amazon, et que Starbucks fait face à une campagne de syndicalisation nationale. Le président pourrait décider de prolonger la paralysie opportune du NLRB, avant de nommer des avocats antisyndicalistes en remplacement des membres renvoyées. Notons également qu’un jugement est en cours dans le cadre d’une poursuite lancée par plusieurs compagnies, dont Amazon et SpaceX (possédée par Elon Musk, ministre du gouvernement Trump), qui accusent notamment le NLRB de mener des procédures inconstitutionnelles à leur égard.
[1] Kesselman, Donna. (2021). « États-Unis. Le bilan de la présidence Trump en matière d’emploi : quels défis pour les organisations syndicales ? ». Chronique Internationale de l’IRES, N° 173 (1), 49-62. https://doi.org/10.3917/chii.173.0049.
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United States unions are developing solidarity strategies
Text by Ève Dubois-Bergeron, Montmorency College Teachers’ Union vp
While Donald Trump presents himself as a defender of the working class, his rhetoric does not target members of this class in terms of their social or professional status, but rather in terms of their cultural identity: it is, in fact, the fear of a social downgrade of white men that he mobilizes. By promoting an identity-based vote that masquerades as a class-based vote, the Trump camp has succeeded in capturing the votes of unionized workers previously favoring the Democratic Party.
Faced with this reality, many unions emphasize the importance of opposing the divisions exploited by the Trump administration and feel responsible for invalidating the perception that this government acts for the working class and in its name. They are working to activate a collective class consciousness and are promoting the common interest of workers in uniting to counter the already increasing attacks on their rights, on the union counter-power, and on the immigrant population.
In the aftermath of the election, the UAW (United Automobile, Aerospace and Agricultural Implement Workers of America) declared: “We will never support efforts to divide and conquer the working class by nationality, race, and gender.” “We will not allow the billionaire class to run roughshod over workers’ rights”, warned the United Steelworkers union, while the health care and nursing unions affirmed that they remained “united in unwavering solidarity for a society that puts people before profits.” The SEIU (Service Employees International Union) announced that it was joining the AFL-CIO (American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations) union federation, bringing the federation’s membership to 15 million, in order to form a united front to combat the government’s anti-union agenda. On this occasion, AFL-CIO President Liz Shuler highlighted the counter-power that workers and their unions can exert together:
“We just finished an election cycle where one party spent the entire time telling working class people across this country, ‘Look how different you are from each other. He’s an immigrant. She’s transgender or they worship differently than you do’ and it worked to some degree, right? We watched it. The scariest thing in the world to the CEOs, to the billionaires in this country and the folks like Donald Trump who do their bidding, is the idea that we might one day see through that. That there is a barista and an airport services worker and a fast food worker and a home care worker and a teacher and a warehouse worker and a cook and an electrical worker, all of them together saying your fight is my fight. It terrifies them.” (Original speech here)
“We are the, probably, only institution in the country that has an infrastructure in every city, in every state, in every workplace, that is a mobilizing machine.” (Original speech here)
Across the United States, many unions claim the title of “sanctuary union” for their immigrant members targeted by the government’s mass deportation program. Remarkable union strategies are being deployed to protect these members, including the inclusion of ingeniously designed clauses in the collective agreement. For example, one such clause requires employers to require federal warrants before granting government agency representatives access to the workplace and to notify employees as soon as possible of their entry, while allowing them to take time off work at that time.
The American Federation of Teachers was the first union to designate itself a sanctuary union, inspiring other teachers’ unions to follow suit. In 2019, the Chicago Teachers Union successfully secured a collective bargaining agreement banning Chicago Public Schools from collecting information about the immigration status of students and their families.
We recall that the first Trump administration worked to deregulate the world of work, weaken public and private sector unions, and tighten the conditions for unionization. Under the aegis of members appointed by this administration, the federal agency responsible for enforcing labor law, the National Labor Relations Board, carried out a reform guided by the U.S. Chamber of Commerce. The right to strike was limited, employers were given unilateral prerogatives in collective bargaining, union communication in the workplace was restricted, and employers were authorized to impose meetings “during which company representatives or consultants specialized in union busting conduct anti-union propaganda and use job-related threats and well-honed psychological pressure techniques (union busting) [1].” Alongside this reform, the Tax Cuts and Jobs Act introduced a reduction in corporate taxes on the most lucrative companies from 39% to 21%, under the pretext of freeing market forces to create jobs.
From the beginning of his new term, Trump signaled his intention to put the National Labor Relations Board (NLRB) back in the service of big business. The dismissal of two NLRB members has paralyzed the board, as it currently lacks the quorum necessary to conduct its business (including recognizing the formation of new unions and resolving disputes involving labor laws). This comes at an opportune time for Amazon and Starbucks, as the NLRB was set to recognize the formation of the first union for workers at Whole Foods, a grocery chain owned by Amazon, and Starbucks faces a nationwide organizing drive. The president may decide to extend the NLRB’s timely paralysis before appointing anti-union lawyers to replace the dismissed members. It’s also worth noting that a lawsuit is pending from several companies, including Amazon and SpaceX (owned by Elon Musk, a Trump cabinet minister), which accuse the NLRB of conducting unconstitutional proceedings against them.
[1] Kesselman, Donna. (2021). « États-Unis. Le bilan de la présidence Trump en matière d’emploi : quels défis pour les organisations syndicales ? ». Chronique Internationale de l’IRES, N° 173 (1), 49-62. https://doi.org/10.3917/chii.173.0049.